Vers un tarissement de la solidarité avec les Ukrainiens ?
En Pologne, les prestations sociales perçues par les réfugiés ukrainiens soulèvent un vif débat. Le président Karol Nawrocki a opposé son veto à une loi qui devait prolonger leurs droits jusqu'à mars 2026, notamment ceux aux allocations et aux aides sociales. Les commentateurs constatent un étiolement du soutien aux Ukrainiens et pointent le danger que cela implique pour la Pologne, mais aussi pour l'ensemble de l'Europe.
L'ingratitude, un moindre mal
Sur le portail Onet.pl, le spécialiste de l'Europe de l'Est, Witold Jurasz, apporte un élément d'information :
«La montée d'un ressentiment anti-ukrainien en Pologne a des raisons qui se comprennent. ... Notre pays a apporté à l'Ukraine une aide sans pareille. Nous sommes tout à fait en droit d'attendre de Kyiv la gratitude la plus élémentaire. Hélas, elle ne nous a pas été témoignée. ... Plusieurs fois, le président Zelensky s'est montré dédaigneux envers la Pologne. ... Ceci ne change pourtant fondamentalement rien à la situation : il est dans notre intérêt que l'Ukraine ne perde pas la guerre contre la Russie. Le choix est simple : nous pouvons avoir comme voisin soit une Russie agressive et hostile envers nous, soit une Ukraine potentiellement ingrate, mais qui ne nous menace pas.»
La Pologne a beaucoup à perdre
Un départ des immigrés ukrainiens pourrait revenir cher à l'économie polonaise, analyse le blogueur et spécialiste de la finance Serhi Foursa dans un post Facebook repris par Glavkom :
«Qu'adviendra-t-il si les conditions de séjour continuent de se détériorer pour les Ukrainiens en Pologne ? Ils poursuivront leur route, tout simplement. ... Surtout la part très mobile des Ukrainiens qui télétravaillent et qui s'étaient installés à Varsovie et dans d'autres villes polonaises au début de l'invasion à grande échelle. Qui paiera les pots cassés ? Les Polonais eux-mêmes. Car si l'afflux de main d'œuvre ukrainienne est un gain pour l'économie polonaise, leur départ lui sera préjudiciable. ... D'autres migrants viendront-ils combler le vide, quand on connaît le degré de racisme et de chauvinisme de la société polonaise ?»
Une politique dominée par le mythe de la fraude sociale
Les fraudes aux allocations sociales ne sont plus un problème d'actualité, souligne Krytyka Polityczna :
«Il y a eu des allocations indûment perçues pour des enfants ne se trouvant plus en Pologne, mais cela remonte aux années 2022 à 2023. Depuis, le problème majeur est différent : les immigrées ayant quitté la Pologne, même pour moins de 30 jours, ne touchent plus d'allocations à leur retour et doivent batailler auprès du Bureau des aides sociales (ZUS) pour faire valoir leurs droits. Mais les arguments rationnels sont impuissants face au mythe tenace bien ancré dans les esprits selon lequel 'nous aidons trop l'Ukraine et les Ukrainiens'.»
Polonais et Ukrainiens sont dans le même bateau
Il est peu avisé de considérer les Ukrainiens comme nos adversaires, fait remarquer Rzeczpospolita :
«La Pologne a besoin de la main d’œuvre ukrainienne, aujourd'hui déjà et à plus forte raison encore demain. Elle a besoin de l'Ukraine pour contenir l'offensive de l'armée russe et ce besoin se fera encore plus impérieux dans trois à cinq ans. Même si nos intérêts divergent sur de nombreuses questions, sur des questions stratégiques, nous serons tributaires d'eux dans les décennies à venir. A moins que l'Ukraine ne tombe aux mains d'oligarques anti-occidentaux et ne connaisse le même sort que le Bélarus, devenant une menace aussi grande que le régime d'Alexandre Loukachenko, vassal de Moscou. Il est dans notre intérêt que l'Ukraine soit une alliée et une amie.»
Les réfugiés paient davantage qu'ils ne perçoivent
Les chiffres plaident en faveur d'une poursuite des aides à l'Ukraine, écrit le journaliste et député Mykola Kniajitsky (du parti Solidarité européenne) dans un post Facebook repris par Espreso :
«Les statistiques indiquent que 70 pour cent des réfugiés ukrainiens en âge de travailler exercent une activité en Pologne et que 90 pour cent de ces actifs sont des femmes. Elles apportent 2,7 points au PIB national et reversent chaque année pas moins de 15 milliards de zlotys [soit environ 3,5 milliards d'euros] à l'Etat sous la forme d'impôts. En face, les allocations familiales de 800 zlotys par enfant perçues par les réfugiés ukrainiens équivalent en tout à 2,4 milliards de zlotys [environ 560 millions d'euros]. Les Ukrainiens rapportent donc davantage à l'Etat polonais qu'ils ne lui coûtent.»
Les souffre-douleur de la crise systémique
Quand l'Etat est dysfonctionnel, on est prompt à accuser les étrangers de tous les maux, écrit NV:
«Il est assez fréquent que quand les politiques sont inefficaces dans les domaines de l'éducation, des systèmes de santé et de retraite, on se mette en quête de responsables - et les immigrés font parfaitement l'affaire. Le faible niveau de confiance que les citoyens des PECO placent traditionnellement dans les institutions étatiques de leur pays n'arrange guère les choses. En effet, quand la politique d'un pays fonctionne mal, on attend de l'Etat qu'il trouve des solutions - dans la mesure où l'on fait confiance à l'Etat. Faute de quoi on cherche un fauteur de trouble, celui qui 'a craché dans le puits'. ... Les immigrés sont une proie toute désignée, car ils ont le défaut d'être étrangers.»
La Russie se frotte les mains
Hospodářské noviny constate que
«les différends qui opposent le nouveau prédisent polonais Karol Nawrocki et le gouvernement du Premier ministre Donald Tusk ont un effet délétère sur la situation du million de réfugiés de guerre ukrainiens qui se trouvent dans le pays. Nawrocki a refusé de signer une modification de la loi qui leur conférerait une protection élargie et un accès au marché du travail ainsi que des aides sociales. ... Une précarisation qui pourrait ouvrir un boulevard à l'exploitation des réfugiés par les réseaux de crime organisé. Cette tendance pourrait également déteindre sur la situation des Ukrainiens dans les pays voisins. La propagande russe a flairé le potentiel du problème et réactive des animosités historiques pour diviser Polonais et Ukrainiens.»